Article écrit par Raymond Braillard. et paru en 1941 .
Retrouvé dans les archives de M.Jean Pierre Le Guen
UN QUART DE SIECLE.
RADIO NATIONAL, me demande d'évoquer quelques vieux souvenirs sur les débuts de la
radiodiffusion, d’en retracer
l’évolution turbulente en un quart de siècle, de faire le point sur son
développement actuel, et même de prévoir ce qu’elle sera demain.
C'est proprement
m’inviter à écrire un roman-fleuve dans lequel l’histoire,
l’anecdote, la science, la politique, l’anticipation trouveront leur
part ; à décrire une des grandes révolutions sociales des temps modernes,
comparable à celle que déclencha lentement l’invention de l’imprimerie, et en
même temps à l’imiter, très logiquement d’ailleurs mon exposé à quelques
douzaines de lignes.
Mon premier réflexe d’ingénieur fut de
décliner cette invitation, mais j’ai songé ensuite qu’il était de mon devoir de
répondre au goût croissant du public français pour les études historiques et
scientifiques et qu’après tout il valait la peine, même sommairement, de conter
comment est née la radiodiffusion aux quelques millions d’auditeurs qui taquinaient
chaque soir les boutons de leur récepteur…
D’autant plus que dans ce domaine, comme dans beaucoup
d’autre, la France a joué un rôle créateur important grâce aux découvertes
primordiales de Branly et à la foi constructive du général Ferrié, sans oublier
les travaux de leurs élèves et disciples.
Les recherches sur la transmission des sons par radio
remontent qu début du XXe siècle et ont suivi de très peu les premières
expériences pratiques de télégraphie sans fil. Le but poursuivi par les
inventeurs était de réaliser la ‘ téléphonie sans fil ‘ pour permettre à
deux correspondants de communiquer directement sans l’intermédiaire du code
Morse.
A ces premières recherches, il faut associer les noms de
Marconi, Duddell,
Poulsen, Fessenden, Majorama, Blondel, Ferrié, Robert Goldschmidt,
Philippson, Colin, Jeance, Alexsanderson, Ruhmer et bien d’autres.
Mais jusque vers 1913, l’idée de radiodiffusion telle que
nous la concevons aujourd’hui, ne semble
guère être apparue que dans les romans de Wells. En effet, pour les
spécialistes de l’époque, le problème posé était d’établir des liaisons
télégraphiques, voire même téléphoniques, entre deux stations bien définies et
d’échanger uniquement des messages individuels.
Cependant vers 1908, le commandant Ferrié avait déjà
l’idée de la diffusion de signaux ou informations à usage collectif, et depuis
cette époque le Tour Eiffel émettait des signaux horaires, des nouvelles de
presse, en code Morse, que recevaient, non seulement les navires en mer, mais
encore un nombre croissant d’amateurs en France et à l’étranger.
En 1910 le roi Albert de Belgique avait chargé M. Robert
Goldschmidt, belge audacieux, actif et
entreprenant de construire le réseau de T.S.F du Congo belge et d’assurer la
liaison radiotélégraphique entre Bruxelles et la colonie. En qualité de
directeur technique, je fus à même de participer activement à cette belle
entreprise, tant au Congo qu’en Belgique.
En 1912, nous commençâmes, dans le château de Laeken) lez
–Bruxelles, installés dans une dépendance du château royal, l’étude et la
construction de petits postes de " téléphonie " sans fil
destinés au Congo. Pour produire l’oscillation, nous utilisâmes un arc humide à
électrode de cuivre rotative donnant environ 2 kilowatts dans l’antenne.
La modulation fut délicate à mettre au point à une époque
où les amplificateurs à lampes étaient encore dans l’enfance. Un inventeur
italien, M Marzi nous apporta un ingénieux microphone à circulation de poudre
de charbon que nous pûmes insérer
directement dans l’antenne avec un résultat de plus en plus encourageant.
Ce fut pour répondre aux demandes de
certains amateurs de radio qui captaient parfois nos émissions expérimentales
irrégulières au cours de l’écoute des signaux horaires de la Tour Eiffel ,que
nous décidâmes de leurs consacrer une séance spéciale chaque samedi à 5 heures.
Nous corsâmes progressivement nos programmes par la production d’artistes
bénévoles ou par la reproduction de rouleaux de phonographe, quand nous
voulions ménager nos larynx de speaker.
Le 28
mars 1914 nous organisâmes un premier « grand » concert dédié à la
reine Elisabeth, très intéressée par la radio, et qui avait même appris le code
Morse pour prendre directement les nouvelles de presse à l’aide d’un récepteur
à galène que nous avions construit à son intention.
Depuis cette date les concerts se poursuivent
régulièrement chaque mercredi et chaque samedi à 5 heures, jusqu’en août 1914 où la station fut détruite par nos
soins pour des raisons majeures.
Voici à titre documentaire, le
programme du concert du 28 mars 1914 :
1.
Air de la Tosca (ténor) ; 2. Air de Rigoletto (ténor) ; 3.Puppehen,
solo de xylophone (phono) ; 4. Le Cor (baryton) ; 5. Air d’Héroniade
(baryton) ; 6. Solo d’Ocarina ; 7. Enchantement du Vendredi saint de
Persival (phono) : 8 La Brabançonne (orchestre) ; 9. La Marseillaise
(orchestre) ; 10. Air Où peut on être mieux qu’au sein de sa famille, de
Grétry (orchestre).
J’ajouterai
qu’à cette époque nous avions commencé la construction de petits récepteurs
populaires à galène pour satisfaire à des demandes croissantes de la part
d’amateurs de plus en plus nombreux, tant en Belgique que dans le nord de la
France.
Nous avons rassemblé un grand nombre de
documents de l’époque et d’attestations des auditeurs de 1914, qui démontrent
que, contrairement à ce que l’on pense généralement, la radiodiffusion avait
déjà vu le jour avant la grande guerre.
Ces documents relatent sous forme amusante,
les premières impressions du profane à l’époque, et même une anticipation des
controverses qui ont surgi depuis, au sein des grandes conférences
internationales, entre représentants de la radiodiffusion et ceux des services
maritimes.
Dans le journal bruxellois le Soir du 30 mars 1914, Fritz des Tilleuls, sous le
titre "Les chansons volent" termine ainsi sont article :
"Mais
me demanderez vous, quel est ce singulier concert ? Où ce donnait
il ? quels artistes y prêtèrent leur
concours ?
Laissons
planer le mystère… Ce sont là des choses
qui n’ont pas besoin de trop de précision. Il vous suffira de savoir que
tout le monde pouvait entendre à plusieurs centaines de
kilomètres de Bruxelles, à Paris même.. en se coiffant
d’un casque de téléphoniste relié à un poste de réception de T.S.F.
Le
concert dure de cinq à six heures de l’après midi.
A ce moment peut
être, des radiogrammes en langage chiffrés s’échangeaient entre des chefs
d’Etat au sujet de graves questions internationales. Imaginez vous les points
et les barres de ces conversations diplomatiques s’accompagnant d’un refrain de
caf’conc’ ?
Quand
à moi je ne pouvais m’empêcher de songer à cette ahurissante possibilité :
Le télégraphiste d’un
navire naufragé lançant le tragique SOS
réclamant avec une anxiété croissante des secours urgents, tandis que son cornet
récepteur s’obstine à lui chanter à l’oreille :
"Viens
poupoule ! viens poupoule ! viens….
Ce
n’est qu’en 1919 que l’on peut situer aux Etats-Unis, la reprise de l’idée de
l’émission de concerts radiodiffusés pour le public puis en France et en Hollande en 1921, ensuite en Grande Bretagne,
Belgique, Allemagne etc…
En
1925, on comptait déjà, une centaine d’émetteurs en Europe.
Depuis,
le développement de la radiodiffusion s’est poursuivi à une allure accéléré,
que la guerre en cours a même accentuée dans un grand nombre de pays, et que
seules les conditions difficiles de l’heure limitent en France.
L’on
compte dans notre pays 5 millions et quart de récepteurs, leur nombre s’élève à
50 millions aux Etats-Unis, soit près de deux récepteurs par famille, et à une
quarantaine de million en Europe.
Sur
le globe terrestre, près d’un demi milliard
de personnes écoutent chaque jour les informations, les concerts, que
leur déversent environ deux mille
émetteurs à ondes longues, moyennes ou courtes.
Grâce
à ces ondes courtes, il n’est pas un coin sur terre, fut il aux antipodes qui
ne puisse être atteint à toute heure du jour.
Il
est inutile de souligner le rôle politique, social, culturel que joue la radio,
mais elle est un peu comme la langue d'Esope, à la fois ce qu'il y a de
meilleur…ou de pire. Tout dépend de l'usage que l'on en fait, et Dieu sait si
parfois quelques-uns abusent..
Mais
demain aussi la radio sera associée à la télévision.
La
place me manque pour tracer même un court historique du développement de cette nouvelle conquête de
la science.
En
France, la première démonstration fut sans doute celle que fit Barthélémy, en
avril 1931, à Paris. Les images étaient encore bien grossières tout en marquant
un progrès sensible sur les premières tentatives qui ne révélaient que
quelques taches plus ou moins vagues et
striées à travers un disque en rotation.
Dès
1933, un premier émetteur était installé rue de Grenelle, siège de la
Radiodiffusion nationale, et donnait deux émissions par semaine.
Passons
sur les étapes successives, chaque année marquant un nouveau progrès.
En
mars 1939, un émetteur de 30 kilowatts, donnant des images très fines était
installé à la tour Eiffel par la Radio Nationale avec la collaboration de
plusieurs maisons française. C'était entrer dans la voie de l'exploitation
régulière et les récepteurs commençaient à se multiplier dans la région
parisienne, limite du rayon d'action de l'émetteur, quand survint la guerre….
Actuellement
la télévision en France est en sommeil, sauf dans le cadre des laboratoires où
des Barthélémy, des de France et d'autres continuent à préparer l'avenir.
Je
ne trahirai aucun secret en disant que la Radiodiffusion nationale forme le
projet de reprendre bientôt, sur une base expérimentale, des émissions
publiques; mais il faut dire que les
difficultés de l'heure sont grandes et que cette reprise d'activité soulève une
quantité de problèmes complexes.
Aux
Etats Unis, la télévision vient de "démarrer" officiellement sur une
grande échelle, et de larges perspectives sont ouvertes aux amateurs américains.
Pour
situer les progrès réalisés, je dirai
simplement qu'en 1941 à été mis en service
public à New York un système de télévision
en couleurs, avec grandes finesses d'images. Dès maintenant la prise de
vue directe par la caméra et le retransmission instantanée sont réalisées
tandis que les écrans de projection, à la réception, peuvent atteindre
plusieurs mètre carré !
De
1914, date des premières émissions radiophoniques à 1941 avènements de la
télévision en couleurs, que de progrès réalisés…. Certains philosophes se demanderont
si les hommes en sont devenus plus sages, ou même plus heureux; mais ceci est
une autre histoire…
La
Radiodiffusion nationale entend, quand à elle, ne négliger aucunes des
possibilités que la radiodiffusion et la télévision offrent pour le relèvement
matériel et moral de la France.
RAYMOND
BRAILLARD.
(Directeur
des services Techniques de la Radiodiffusion Nationale)